JEAN ALLOUCH

Psychanalyse et écriture : Lucia Tower

Lucia Tower : ceux pour lesquels ici ce nom évoque quelqu’un, en auront sans doute entendu parler avant d’avoir pris une connaissance directe de son œuvre. Ils en auront entendu parler par Lacan, ou en lisant le séminaire de Lacan intitulé L’angoisse. Ce petit fait d’on dit, ( avec Marguerite Duras ayant fait de l’on dit, quasi un substantif, c’est comme tel que j’en use) est quelque chose que je voudrais creuser un instant avec vous.

Pourquoi ? Parce qu’il s’inscrit, comme un cas particulier, comme une pièce à verser au dossier aujourd’hui ouvert sous le titre « Psychanalyse et écriture ». Vous voyez qu’il s’y inscrit d’une manière étrange. Voici un auteur psychanalyste (je vais tenter de m’expliquer sur la cohabitation de ces deux substantifs) à propos duquel le commentaire de son œuvre aura précédé, au moins pour nous, la lecture elle-même de cette œuvre. Ce commentaire aura été la voie selon laquelle nous aurons eu accès à l’œuvre − en tout cas pour ceux qui auront fait l’effort d’aller du commentaire à l’œuvre, car j’imagine que d’aucuns, lecteurs de L’angoisse, ne se seront pas trouvés dans cette nécessité de remonter du commentaire à l’œuvre. Je ne dis pas qu’ils eurent tort, ni qu’ils ont tort. Après tout, si vous entreprenez de lire Lacan en allant à chaque mention chez lui d’un auteur, regarder de plus près ce dont il s’agit chez cet auteur, vous ne viendrez jamais à bout de la lecture, ne serait-ce que d’un seul séminaire ou article de Lacan ! Dès la première phrase, vous tomberez sur le nom de Freud, et il vous faudra bien dix ans pour, ayant lu Freud, reprendre votre lecture du texte de Lacan à sa seconde phrase, où vous rencontrerez le nom de Hegel, et ce sera encore parti pour quelques années avant de pouvoir prendre connaissance de la troisième phrase, etc.
Mais nous savons aussi, à l’inverse, que de tels détours sont parfois utiles, ceci d’une manière décisive, je veux dire qui n’est pas simple affaire d’acquisition du background nécessaire pour lire Lacan. Dans un certain nombre de cas, aller y voir du côté de l’auteur commenté par Lacan est le seul biais susceptible de mettre en valeur, de nous permettre de saisir l’opération réalisée par Lacan avec son commentaire ou sa présentation (souvent tendancieuse) d’un auteur. Ainsi pour Saussure. Sans doute aussi pour Descartes, tout au moins est-ce ainsi que l’érudition cartésienne accueillerait les remarques lacaniennes sur le cogito si, un jour, elle devait s’y intéresser. Lorsque de tels détournements se produisent, le commentaire de Lacan à la fois se nourrit de l’œuvre et masque l’œuvre. Il est parfois assez difficile de différencier cette lecture détournement de la lecture interprétation. Ce peut être coton !
Or, dans l’affaire Lacan/Tower nous assistons, me semble-t-il à quelque chose d’assez particulier, et de pas si fréquent, nous assistons au fait au fait que Lacan ni ne détourne ni n’interprète l’œuvre de Tower mais, essentiellement, la fait valoir, auprès de son public comme l’œuvre d’une psychanalyste. Vous voyez que nous sommes bien dans notre question d’aujourd’hui, et vous aurez noté au passage que « psychanalyste » se décline ici au féminin.
Une « auteure » donc (puisque la police du langage nous impose désormais cet affreux mot), une auteure-psychanalyste. Voici ce qu’il faisait passer en 1963. Ceci est d’autant plus remarquable qu’il le fait en quelque sorte à rebours de sa propre théorie, contre sa propre théorie. Il avait en piètre estime ce qui, dans le mouvement freudien, s’était développé avec la nomination d’un prétendu « contretransfert », ceci pour les raisons les plus sérieuses. Il reconduisit, devons-nous dire, la condamnation du contretransfert, car, nous le savons, cette condamnation fut d’abord le fait de Freud. Or voici que, lisant Tower, c’est presque à un éloge du contretransfert qu’il se livre, n’en déplaise à ses élèves qui, aujourd’hui encore, emboîtent son pas et repoussant comme inconsistante la notion de contretransfert. Et certes, non sans raisons, certaine promotion récente du contretransfert en France s’étant révélé rien de moins qu’une escroquerie.
Comment savons-nous, selon quelle voie reconnaissons-nous que Lucia Tower fut une auteure-psychanalyste ? Ce n’est pas seulement parce que Lacan nous le disait. Sans être nulle, cette indication ne vaudrait pas très cher. Pas non plus seulement parce qu’il nous le montrait en dégageant la logique de ce qui avait eu lieu sur le divan de Tower, à savoir un cas de psychanalyse réussie. Nous le savons aussi comme lui-même l’a su, en lisant Tower.
Il ne faut pas grand chose en effet pour que, à l’occasion, nous puissions affirmer avec une quasi certitude (une certitude délirante, si vous voulez), lisant quelques paragraphes, qu’ils sont de la plume d’un psychanalyste. Il ne faut pas grand chose non plus pour que, même lorsque cette plume s’avance comme « analytique », nous ayons de fortes raisons de douter de l’usage de cette qualification. Je dirais : un détail suffit. Ajoutez-en un ou deux autres, et notre jugement est acquis, soit dans un sens, soit dans l’autre.
Une telle reconnaissance ne tient pas au thème traité. Il y a des bouquins entiers sur Freud, Melanie Klein, Bion, Winnicott, Lacan, ou bien encore appliqués à traiter telle thématique dite « psychanalytique », savants à divers degrés, mais certains le sont, des bouquins dont l’auteur nous est généreusement présenté par l’éditeur comme psychanalyste, et dont rien ne prouve pourtant qu’il le soit. Il y a, pour ici évoquer un exemple récent, une façon d’écrire sur Lacan, de présenter ses thèses sur le manque à être, sur l’inexistence de l’Autre, sur le non rapport sexuel, sur la défaillance du langage à nous permettre de dire le vrai qui, au niveau énonciatif, manifeste une telle idolâtrie de Lacan que l’on ne peut manquer de noter qu’à l’inverse du propos tenu, pour cette plume, le manque à être fait défaut, le grand Autre existe bel et bien, le rapport sexuel lui aussi, tandis que le langage, celui de l’auteur, serait parfaitement susceptible de dire le vrai sur le vrai de Lacan.
Alors, à quel détails reconnaissons-nous en Lucia Tower une psychanalyste ? Deux ou trois, je le disais, suffiront.
Le premier donc, est ce que j’appellerai une rumeur. Une rumeur la dit telle. Rumeur plus indirecte d’ailleurs que ce que je vous ai jusque là indiqué, car ce n’est pas à Lacan que nous devons Tower mais à Wladimir Granoff qui l’a, en quelque sorte, imposé à Lacan en 1963. Ici, Lacan suit son élève, le fait est assez rare, dans les séminaires de Lacan, pour mériter d’être noté. Et donc nous avons toute une chaîne. Ceux qui, ici, entendent parler de Lucia Tower pour la première fois se trouvent en bout de cette chaîne : Granoff (à l’époque négociateur des non accords entre Lacan et l’IPA) parle de Tower à Lacan, lequel en quelque sorte m’en parle (puisque ce fut le premier séminaire auquel j’assistais) et me voici aujourd’hui en train de vous en parler. Lucia Tower est le nom d’une rumeur. C’est, d’ailleurs la dernière définition de Lacan à laquelle je sois parvenu : Lacan est une rumeur, ni plus ni moins qu’une rumeur, et qui, comme telle, nous fait jaser. Rien de tel, n’est-ce pas, qu’une rumeur pour faire causer ?
Second détail : une psychanalyse réussie, je veux dire que Granoff, Lacan et nous aujourd’hui pouvons l’admettre comme telle, sans tricher. Il ne s’agit pas d’une « vignette clinique », comme en usent d’aucuns essentiellement pour faire savoir à ceux et celles qu’ils appellent des « hystériques » qu’ils ou elles ont bien la puissance de les guérir. Non, cette psychanalyse, nous la connaissons tout de son long et nous pouvons donner notre assentiment à Lacan lorsqu’il confirme que, dans ce cas, « la chose a réussi ». Granoff l’avait, fait, d’autres aussi, à commencer par les collègues de Lucia Tower dans la célèbre École psychanalytique de Chicago, dans laquelle a baigné l’enfance de David Halperin.
Je ne puis déplier avec vous cette analyse réussie comme je l’ai fait l’année dernière au cours de deux séances de mon séminaire. Sachez seulement que notre discussion de l’interprétation lacanienne de ce cas me convainquit, moi aussi, et je crois, également mes auditeurs, du bien fondé de la position de Granoff et de Lacan à l’endroit de cette analyse en effet réussie.
Le troisième détail sera repris de l’article de Tower1. Il s’agit d’un contrôle, qu’elle relate dans cet article et qui a le statut d’un véritable bon mot. Le contrôlé qui lui parle ce jour-là s’était fait vertement remonter les bretelles par son analyste précédant, furieux de ce qu’il avait « des fantasmes sexuels » à propos d’une de ses patientes. On ne sait par quel miracle, bien qu’ayant subit cette condamnation morale, ce contrôlé réussit un jour, quoi que désormais sur ses gardes, à dire à Tower qu’il était attiré par une patiente. Échaudé, il n’admettait pas franchement que cet attrait fut sexuel. Et tout, dans sa manière d’en parler, condamnait cet attrait. Tower lui répondit :
Mais comment savez-vous si vos sentiments envers elle ne seront pas vraiment une aide pour elle ?But how do you know that your feelings toward her may not be really helpful to her ?
Pourquoi le premier analyste, avec son éthique médicale, est-il un goujat de la psychanalyse, tandis que la réponse de Tower nous apparaît celle d’un analyste ? Pour cette raison que la réponse de Tower ouvre à un non savoir, tandis que l’autre sait, sait ce qui est bien et ce qui ne l’est pas.
Vous aurez saisi que Tower n’était pas quelqu’un susceptible de négliger qu’Éros est ce qui fait qu’une analyse réussit ou échoue. Tout ce qu’elle rapporte de son analyse réussie montre au contraire (au contraire, car elle présente aussi un sien cas d’analyse ratée) qu’elle est parfaitement avertie que l’analyse est une érotologie de passage, que le lien entre les deux partenaires est un lien bel et bien érotique. D’ailleurs, le mot même de contretransfert, qu’elle promeut – et je m’étonne que Lacan n’ait pas vu la chose – est construit sur le modèle du contre-éros platonicien. Le contretransfert apparaît, à vrai dire, un avatar tardif du contre-éros platonicien et renouvelle, d’une façon d’ailleurs fort intéressante, cette question posée il y a 2500 ans, de savoir quel effet produit, chez l’aimé-désiré (l’éromène), le fait d’être aimé- désiré (par l’éraste).
Que la psychanalyse soit une érotique, que sa pratique soit un exercice érotique, il pourrait sembler que la chose, depuis Freud, aille de soi. Très curieusement, il n’en est rien, et tout se passe comme si les analystes cherchaient toutes les opportunités pour se détourner d’Éros. Lacan leur en a d’ailleurs fourni quelques unes, à commencer par son insistance sur la fonction de la parole et le champ du langage en psychanalyse. Ou encore par sa promotion d’une éthique de la psychanalyse, dont il ne pouvait certes pas prévoir qu’elle allait permettre à ses élèves de s’engouffrer dans ce que nous subissons aujourd’hui par la force, la force publique, à savoir la grande vague de moralisation, de policisation qui innonde l’Occident contemporain (si vous permettez ce policisation, néologisme qui a le mérite de la franchise au moment où les socialistes nous offrent généreusement une police de proximité). Quoi de plus proche à chacun que son langage ? Actuellement, et même depuis un certain temps déjà, même là la police intervient, confirmant une fois de plus Orwell qui, dans son 1984, − écrit, je vous le rappelle, avant 1950 −, parlait déjà d’une « Police de la Pensée ». Comment parvient- on à ne pas voir que cette policisation est une érotique ? Freud n’a pas hésité à forger le terme de «surmoiculturel». Faut-il rappeler que, chez lui, l’action du surmoi relève d’une érotique ? Il n’était nul besoin, en tout cas, de rappeler la chose à Granoff, lui qui ne reculait pas à parler de l’éthique analytique comme d’un « surgissement d’une dimension nouvelle de la délinquance ».
Lucia Tower était quelqu’un d’assez libre à l’endroit de l’érotique analytique. Je dirai, pour être plus précis : libre... juste ce qu’il faut, ce qu’il fallait, en tout cas, à son patient pour lequel l’analyse a réussi. Par exemple, elle se décide, à un certain moment de cette analyse, de faire à son patient ce qui ne peut être appelé autrement que des scènes de ménage (ça dure plusieurs séances), avec ce que de telles scènes peuvent comporter de lots de reproches à l’endroit du partenaire. Et ça marche ! Le type se réveille de son sommeil non pas dogmatique mais familial, et commence, commence à quoi ? à la sadiser elle, sa femme analyste (je le dis dans ce sens, je ne dis pas son analyste femme, car il s’agit de ça, et c’est aussi bien ça que soulignera Lacan).
Le plus remarquable, dans la lecture que fit Lacan de ce cas de Tower, consiste en deux bévues de Lacan. Et c’est, bien sûr, par l’analyse de ces bévues que j’ai entrepris de revisiter ce cas. Voici ce qu’il disait :
  • [...] en somme, son désir, à lui, le patient, est beaucoup moins dépourvu de prise qu’il ne croyait sur sa propre analyste, qu’effectivement, il n’est pas exclu que cette femme, qui est son analyste, il ne puisse jusqu’à un certain point en faire quelque chose, la courber – to stoop en anglais; She Stoops to conquer, c’est un titre d’une comédie de Sheridan – de la courber à son désir2.

Lui ayant fait des scènes de ménage, cette femme analyste s’est montrée faible aux yeux de son patient. Elle était alors au bord de faire basculer la demande de son côté, puisqu’elle lui manifestait ainsi qu’elle avait un faible pour lui, lui dont elle disait pourtant, au début de son compte rendu, qu’il présentait des « problèmes psycho-sexuels peu attrayants » (sans doute son sadisme). Ces scènes de ménage étaient, pour le patient, la preuve qu’il avait touché son analyste, qu’il avait quelque peu « plié » cette femme à son désir. Or ce « plier », ce « courber au désir » fut précisément le point où Lacan commit ses deux bévues. Ce n’est pas en effet to stoop, mais to bend qu’écrivait Tower, et la pièce en question n’est pas de Shéridan mais d’un contemporain, d’Olivier Goldsmith.
Je ne puis ici entrer dans le détail de l’analyse de ces deux bévues. Cette analyse part de cette considération, banale depuis Freud, selon laquelle, s’il y a bévue, c’est qu’à la fois quelque chose ne peut pas se dire et ne peut pas ne pas se dire. Qu’est-ce que Lacan s’empêchait de dire, en 1963 ? Quelque chose que je formule ainsi et qui n’étonnera pas ceux qui ont un peu pris connaissance de son travail sur Joyce : là où vous pensez contretransfert, là même il faut penser, et surtout jouer l’artifice. C’était en effet d’une manière pas sans artifice que Lucia Tower avait glissé, s’était abaissée, avec ce patient, d’une position d’analyste et, si l’on veut, d’analyste femme, à une position de femme analyste (nous pouvons conclure ceci de la substitution stoop/bend (to stoop to, c’est comme to bend, plier, courber, recourber, mais c’est aussi condescendre) car cette bévue fait valoir que c’est bien Tower et non son patient qui est l’agent de l’action dite « courber au désir ». Ceci se conclut aussi de la pièce de Goldsmith où l’héroïne, par artifice, pour conquérir son élu, se déguise en ce qui, à ses yeux à lui, est une « chérie dame », se fait serveuse alors qu’elle est une bourgeoise.
Autrement dit Lacan, jusque dans ses bévues, lisait cet article de Tower, et spécialement ce récit d’une psychanalyse réussie, comme un texte où une psychanalyste faisait savoir son truc, son artifice, manifestait comment, dans une analyse, elle avait mis en œuvre, dans l’érotique analytique, de la fonction de l’artifice.
Peut-être vous souvenez-vous que cette affaire que l’analyste « dise son truc », son truc d’analyste, fut, pour le dire a minima, une des demandes que, d’ailleurs plutôt tardivement, Lacan adressait à la passe. De là la question suivante : Lucia Tower, en écrivant son papier sur le contretransfert aurait-elle fait une passe par écrit, cette « passe par écrit » si chère au cœur de mon ami Alain Didier-Weill ?
Dans mon séminaire, je ne m’étais pas aventuré jusqu’à poser cette question, me méfiant comme de la peste, à la différence d’Alain me semble-t-il, de toute application de la notion de passe à autre chose qu’au dispositif fabriqué par Lacan et strictement lié à l’existence d’une école. Mais il se trouve qu’indépendamment de moi, un membre de l’école lacanienne à laquelle j’appartiens, nommément Gloria Leff, qui vit à Mexico, qui pratique un anglais infiniment meilleur que le mien, s’intéressait aussi à Lucia Tower. Et c’est là le coup de théâtre que je vous ai concocté pour conclure.
Lucia Elizabeth Tower, nous apprend Gloria Leff, née un an avant Lacan, décédée en 1991, était présidente de la Chicago Psychoanalytic Society (un poste qu’elle occupa deux années durant) lorsqu’elle présenta oralement son travail sur le contretransfert, d’abord à Chicago, en mai 1955 (elle avait alors 57 ans) puis, en décembre de la même année, devant l’American Psychoanalytic Association à New-York. Elle était l’une des didacticiennes les plus actives, respectées et reconnues du Chicago Institute. Mettre au grand jour, comme elle le fit alors, son implication intime dans une analyse, même si la chose pouvait encore à l’époque n’être pas si exceptionnelle au champ freudien n’en réclamait pas moins d’elle, et dans sa position d’autorité, un grand courage. Ce ne sont pas les big-cheifs de nos actuelles institutions lacaniennes qui se laisseraient aller à un pareil dévoilement de leur implication érotique dans une analyse. Ils s’en gardent bien, des fois que... des fois que ça ne leur donnerait pas la reconnaissance qu’ils attendent en se montrant de grands théoriciens.
Agée de 83 ans, Lucia Tower cessa de pratiquer l’analyse, mais continua a suivre les activités de l’Institut, à répondre quand on la consultait et à fonctionner comme lectrice pour le Journal of the American Psychoanalytic Association.
Étant donné ce cursus, somme toute classique et réussi lui aussi, on imagine qu’elle écrivit de nombreux articles, ou même des livres. Or, et c’est là la surprise, il n’en fut rien ! Tout indique au contraire que l’article Countertransference fut le seul texte qu’elle ait jamais publié. Et c’est donc ce caractère éminemment ponctuel de son œuvre, qui, ajouté au fait que, dans cet article, elle disait son truc, nous autorise, je crois, à propos de cette œuvre, à parler d’une passe. La reconnaissance de sa position d’analyste qui s’ensuivit (ceci : jusque chez les lacaniens) confirme, à mes yeux, la justesse de cet épinglage.
Concluons. J’ai seulement voulu apporter une pierre dans notre débat d’aujourd’hui. Quelle question nous pose la présence de cette pierre ? Nous avons bien reconnu un auteur- psychanalyste. Mais reconnu en un lieu précis, à savoir celui de la passe. Est-ce qu’un tel recouvrement de l’auteur et du psychanalyste peut se présenter hors ce lieu ? Il me semble que telle est bien la question que nous pose Lucia Tower.
Addenda
Le 20° mai 2000, à la Sorbonne, eut lieu un de ces événements qui passent quasi inaperçus mais qui, à échéance plus ou moins brève, finissent par compter. Ce jour-là, Roger Chartier fit une conférence à la Société française de philosophie intitulée : « Qu’est-ce qu’un auteur ? Révision d’une généalogie »3. Il s’agissait bien sûr d’une reprise de la conférence donnée par Foucault le 22 février 1969 : « Qu’est-ce qu’un auteur ? ». Foucault, vous vous en souvenez, avait nommé quelque chose d’une consistance assez spécifique, à savoir ce qu’il appela la « fonction auteur ». Ce n’est certes pas la même chose de dire « phallus » ou bien de dire « fonction phallique », et de même ici, constituer l’auteur comme une fonction était un geste qui apparaissait décisif, notamment à Lacan ce jour-là.
Chartier nous apprend que le mot « auteur » a changé de sens au XIVe et au début du XVe siècle. Auparavant, jouait la distinction entre l’auctor, celui qui fait venir à l’existence et qui a un poids d’autorité, et l’actor, le contemporain, le compilateur, le glossateur. Or, à la période susdite, ces valeurs se modifient dans toutes les langues. Les actores vont progressivement conquérir l’autorité des autores et le mot français « acteur » désignera, un temps, à la fois les auteurs de la tradition classique et des écrivains contemporains en langue vulgaire. Puis, à partir de 1530, le mot « auteur » vient se substituer à celui d’« acteur ».
Tout en reconnaissant l’importance de la fonction auteur, la pertinence de cette désignation, Chartier fait remarquer qu’elle tend à écarter l’idée selon laquelle l’auteur est un acteur, idée avec laquelle Borges devait jouer d’une manière remarquable, tentant de se dégager de ce vampirisant « Borges » à la fois auteur et acteur qui n’était pas lui.
Or, cette question, cette difficulté est présente avec Lucia Tower. Nous avons lu son œuvre comme celle d’un auteur/acteur. Dirons nous qu’en un point de son analyse réussie, et comme auteur de cette analyse, elle s’est trouvée vampirisée, ne plus être capable de maintenir la distinction fondatrice chez Foucault entre le Je et l’auteur ? Certes, la ponctualité de son acte n’est pas équivalente au jeu rousseauiste d’un auteur « acteur de lui-même », comme l’écrit Chartier, identifié à son rôle. Mais, ponctuellement ce pourrait bien être le cas, et c’est ce qu’indiquerait le terme de contretransfert.
De là l’importance et dirais-je, le caractère décisif de la lecture de Lacan. En introduisant l’artifice il libère le psychanalyste de la vampirisation.

1 Lucie Tower « Countertransference », communication lue devant la Chicago Psychoanalytic Society en mai 1955, publiée dans le Journal of the American Psychoanalytic Association, vol. IV, 1956, (mal et tendancieusement) traduite en français dans Paula Heimann et autres, Le contre-transfert, Bibliothèque des Analytica, Paris, Navarin, 1987.
2 L’angoisse., séance du 27 mars 1963, p. 1 de la sténotypie, p. 217-218 de la transcription AF.

3 Bulletin de la Société française de philosophie, 94e année, N° 4, Paris, Vrin, avril 2001.


J. Allouch / Conférence du salon Oedipe / Librairie Le divan / Paris le 7 oct 2001.